D’origine ukrainienne, Yuliya Page vit à Fleurier depuis 8 ans et travaille dans l’horlogerie.
« En Ukraine, j’ai vécu le changement de régime, je ne peux parler ni de l’avant, ni de l’après », raconte Yuliya Page qui avait neuf ans lorsque le mur de Berlin est tombé. Cette femme à la voix douce et au sourire timide pose un regard attendri sur sa fille, qui joue avec une montagne de jouets roses éparpillés dans son salon à Fleurier. La petite Laura grandit dans un univers fort différent de celui de sa mère au même âge. De ses yeux d’enfant, Yuliya a assisté aux profondes mutations de son pays. Elle a vécu la fin du rouble, remplacé par des coupons, qu’il fallait découper aux ciseaux. « C’était une monnaie transitoire, qui ressemblait à des billets de monopoly», se souvient Yuliya qui trouvait ça plutôt amusant. Mais pour les adultes, la période était pleine d’incertitudes. Son père s’est démené pour ramener un salaire dans un pays où plus rien ne fonctionnait. « Il s’en est plutôt bien sorti ! Nous avions de l’argent mais rien à acheter… Ensuite, il y a eu l’inflation et mes parents ont perdu 10 ans d’économies en moins d’une semaine», explique Yuliya qui a grandi à Donesk, une cité industrielle proche de la Russie.
Langue nationale marginalisée
Contrairement à la majorité des jeunes qui suivaient leur scolarité en russe, la jeune fille s’est inscrite dans l’unique école ukrainienne de la ville. « Ça m’a permis d’apprendre la langue de mon pays et une version différente de l’histoire », commente Yuliya qui fait notamment référence à la grande famine des années 30, qui a tué des millions d’Ukrainiens affamés par Moscou. Les denrées du pays étaient acheminées sous bonne garde pour alimenter le reste de l’ex-URSS.
Yuliya a ensuite entamé des études de droit, obtenant la médaille d’or du « petit juriste », qui lui ouvrait les portes de l’université. Mais un stage d’un an au sein d’un tribunal a refroidi ses ardeurs. « Je me suis rendue compte que les avocats n’avaient aucun poids », commente l’habitante de Fleurier qui a vécu une nouvelle fois les difficultés inhérentes au changement de régime. « On vivait une nouvelle aire mais les lois étaient encore celles de la période soviétique. Par exemple, il n’y avait pas de législation concernant la propriété. » Depuis son poste de greffière, Yuliya a aussi vu les retombées judiciaires de la catastrophe de Tchernobyl. « Enormément de gens sont venus déposer plainte, parce qu’ils n’avaient pas été informés des dangers. Mais il y avait sûrement aussi quelques imposteurs! »
Horlogère à Buttes
En 2001, Yuliya est venue travailler en Suisse durant quelques mois, pour pouvoir payer une opération qui évitera à sa mère de devenir aveugle. Lors de ce séjour, la jeune femme de 21 ans a rencontré Hermann, un Vallonnier, qu’elle épousera quelques années plus tard. « Ça a été un sacré changement pour moi de quitter ma ville qui compte un million d’habitants pour vivre à la campagne ! Mais j’ai pu tisser des liens très forts ici », confie l’Ukrainienne qui parle le français avec un joli accent et pratiquement sans faute. Elle travaille comme opératrice en horlogerie à Buttes, un métier manuel bien loin de sa formation initiale, mais qui semble lui convenir. Son temps libre, elle le dédie à sa fille, à qui elle tente de transmettre sa culture, en organisant des fêtes traditionnelles et des rencontres avec la communauté russophone du canton.
Un pays futuriste
« Lorsque je suis arrivée en Suisse, j’ai eu l’impression de découvrir une société futuriste, avec des trains à double étage et des automates qui distribuaient les billets. C’était très impressionnant », raconte Yuliya qui a aussi été marquée par le Chapeau de Napoléon, promontoire incontournable du Val-de-Travers, qu’elle a repéré depuis la vitre de son véhicule. Installée depuis 8 ans à Fleurier, la jeune citadine s‘est habituée à la vie rurale et garde un lien avec ses origines en côtoyant d’autres femmes russophones. « Etonnamment, nous sommes assez nombreuses au Val-de-Travers », commente l’opératrice en horlogerie qui a contribué avec quelques amies à la création d’une école russophone à Fleurier. Plusieurs mois par année, elle reçoit la visite de sa maman, à la retraite depuis ses 55 ans, âge officiel pour les Ukrainiennes. « Pour les hommes, c’est à 60 ans », précise Yuliya heureuse que sa fille puisse passer du temps avec sa grand-mère venue de l’Est.
Cette rubrique est soutenue par le Service de la cohésion multiculturelle du canton de Neuchâtel. Retrouvez la galerie de portraits écrits et radiophoniques sur le site www.ne.ch/temoignages
Valérie Kernen
L’Ukraine en bref
Superficie : 603 700 km2 (plus que la France et la Suisse réunis), soit le 2e plus grand pays d’Europe, après la Russie (partie européenne).
Population : 45,4 millions d’habitants (pour 70,2 millions en France et en Suisse).
Capitale : Kiev.
Chef de l’Etat : Viktor Yanukovych, depuis 2010, pro-russe. A succédé à Viktor Iouchtchenko, pro-européen, porté au pouvoir en 2005, suite à la Révolution orange.
Economie : importantes ressources minières, houille, fer. Agriculture.
Histoire récente: 1991 : l’ex-république soviétique accède à l’indépendance. 1986 : accident nucléaire de Tchernobyl. 8% du territoire ukrainien est contaminé, ainsi que la Biélorussie voisine. 2004 : Révolution orange. 2006 : la Russie coupe brièvement l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine. Ces dernières années, l’opinion publique est divisée entre une envie d’ouverture sur l’Europe et une réconciliation avec la Russie.
Statistiques : 85 Ukrainiens résident dans le canton de Neuchâtel.



