Nous étions éleveurs de yacks au Tibet

Arrivée en Suisse il y a juste un an avec sa famille, Dawa Dolma travaille comme femme de ménage sur le littoral neuchâtelois.

«Je n’avais jamais quitté mon village avant de venir en Suisse », confie Dawa Dolma de sa voix douce et calme. Cette femme dont le nom signifie « déesse et lune » a quitté son Tibet natal du jour au lendemain avec son époux et sa fille de deux ans et demi. Leur tort : avoir hébergé un moine qui s’était échappé des geôles chinoises. « Il a vécu quelques jours chez nous puis mon mari l’a aidé pour qu’il puisse quitter le pays. Malheureusement, il s’est fait arrêter avant la frontière. » Dès qu’ils apprirent la nouvelle, Dawa Dolma et sa famille ont su qu’ils courraient à leur tour un grave danger. Ils sont partis le jour même, emportant avec eux leurs maigres économies et un collier sacré, cerclé de pierres précieuses et appartenant à la famille depuis des générations. «On a voyagé à l’arrière d’un camion qui transportait de la laine dans laquelle on s’est caché, puis on a marché durant quatre nuit jusqu’au Népal. La journée, on attendait dans la forêt », raconte la mère de famille qui n’a, depuis lors, plus eu aucun contact avec ses proches restés au Tibet.

Six mois au Népal
«Ça pourrait être dangereux pour eux», précise-t-elle avec pudeur. Elle sait qu’elle ne reverra peut-être jamais son petit village de terre, sans téléphone et sans école, où l’unique télévision, celle du chef du village, diffusait des clips de musique tibétaine. Dawa Dolma et son mari ne connaissaient rien du monde extérieur. Ils ont passé six mois au Népal dans une famille de compatriotes qui ont pris le risque de loger des clandestins. « Comme on n’osait pas travailler, on s’est vite trouvé sans argent. En plus, je suis tombée enceinte et en tant que sans-papiers, je ne pouvais pas accoucher à l’hôpital », raconte Dawa Dolma qui a vendu son précieux collier pour partir ailleurs, dans un pays où ils pourraient être autonomes. Les passeurs ont tout organisés et la famille a voyagé avec de faux passeports vers une destination inconnue. La Suisse.

En terres inconnues
« Nous avons mis deux jours avant de savoir où on était ! On nous a emmenés dans un centre d’enregistrement à Kreuzlingen, où nous avons connu d’autres Tibétains demandeurs d’asile. Ce sont eux qui nous ont informés», explique la jeune femme qui a ensuite été placée au centre d’accueil de Couvet, où elle donnera la vie à un petit garçon aujourd’hui âgé de 8 mois. Elle a accouché à l’hôpital Pourtalès dans des conditions bien différentes de ce qu’elle avait connues au Tibet. «Mon épouse a eu des problèmes, alors qu’elle était en train de mettre notre fille au monde, elle a été emmenée à cheval pour rejoindre l’hôpital en urgence», se souvient Yonten Sonam, qui est actuellement en recherche d’emploi. Cet ancien éleveur de yacks est prêt à apprendre n’importe quel métier pour subvenir aux besoins de sa famille. Après moins d’une année en Suisse, le couple parle déjà le français et apprend à lire et à écrire notre langue, alors qu’il n’avait jamais été scolarisé auparavant. De son côté, Dawa Dolma travaille comme femme de ménage une dizaine d’heures par semaine, après avoir suivi une formation au sein de l’association RECIF, lieu de rencontres pour femmes migrantes, à Neuchâtel. La petite famille habite désormais dans un appartement à Hauterive et a obtenu un permis provisoire, valable jusqu’à ce que le régime s’adoucisse au Tibet.

Une vie sans fioriture
« Lorsque nous sommes arrivés ici, nous étions complètement perdus. Nous ne savions même pas faire les courses », raconte Yonten Sonam, l’époux de Dawa Dolma. « En tant qu’éleveurs et agriculteurs, nous avons toujours vécu en autarcie. » Dans leur appartement à Hauterive, la jeune famille a le strict minimum, des matelas pour dormir, un canapé ramassé dans la rue, une petite TV donnée par un compatriote et des étoffes colorées marquées de symboles de protection à l’entrée de chaque chambre à coucher. Au mur, une photo du Dalaï-Lama, image interdite au Tibet, que le couple s’est empressé de suspendre dans son salon. «La répression ne nous empêche pas de vénérer notre guide spirituel dans nos cœurs et de pratiquer nos croyances à l’intérieur des maisons », précise Dawa Dolma, qui trouve la vie bien plus facile en Suisse. Le beurre est déjà prêt et le mixeur remplace la force des bras pour préparer le traditionnel thé tibétain Mais leurs proches, leur bétail et les grands espaces leur manquent terriblement.

Région autonome du Tibet

Superficie : 1,2 million de km2 (plus de 2 fois la France).

Population : 3 millions d’habitants (pour 63,5 millions en France).

Capitale : Lhassa.

Economie : Agriculture et tourisme. Territoire riche en minerais encore peu exploités.

Histoire récente: Années 50 : La Chine s’impose au Tibet, territoire qu’elle considère comme historiquement le sien. 1959 : Le 14e Dalaï-Lama s’exile en Inde où il installe son quartier général. 80 000 Tibétains fuient le pays dans son sillage. La plupart des monastères sont détruits durant la Révolution culturelle chinoise dans les années 60-70. 2008 : Les émeutes les plus importantes depuis 20 ans éclatent au Tibet en marge des JO de Pékin. 2011 : Le Dalaï-Lama, qui conserve son rôle de leader spirituel, cède ses responsabilités politiques à un Premier ministre laïc et élu, Lobsang Sangay. Les cas d’auto-immolation de Tibétains pour protester contre la répression chinoise se multiplient depuis mars 2011.

Statistiques : 20 Tibétains demandeurs d’asile ou réfugiés résident dans le canton de Neuchâtel.



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